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Au fil des mots [fr]

Rendez-vous avec les fantômes du Palais Royal

Isabelle T. Decourmont

Le 23 décembre 1983 à 22 heures 37 un bruit terrifiant déchire le calme de la nuit des jardins du Palais Royal et de ses galeries assoupies.

Un ébranlement sismique secoue  les murs du restaurant Le Grand Véfour.

Une bombe  posée devant sa porte vient d’exploser.

Les blessés, gravement atteints gisent sous les boiseries arrachées et les guirlandes de stuc brisées, parmi les décombres des lustres, de la vaisselle en miettes, des miroirs brisés, des vitres soufflées. Une porte blindée masquée derrière une tenture a traversé la salle et écrasée une  jeune dîneuse.

Horreur et désolation règnent sur ce haut lieu de la haute gastronomie qui quelques jours plus tard devait fêter ses deux cents ans dans son somptueux décor original.

Un nouveau long silence s’installe dans les galeries du Palais.

Il faudra 20.000 heures de travail et la générosité d’un  mécène, grand nom du champagne français, pour reconstituer le somptueux décor du XVIIIe siècle d’un des plus beaux restaurants de Paris que Napoléon, Murat, Humboldt, Sainte-Beuve, Lamartine, Hugo, Cocteau, Colette, avaient fréquenté.

Les blessures des corps et des âmes, elles, ne se réparent pas.

Nous sommes ici dans le Palais Royal

En cette douce fin d’après-midi du mois d’août, je flâne le long des galeries silencieuses et désertées qui entourent les jardins du Palais Royal à la recherche des fantômes du passé. Peu de boutiques ouvertes, quelques habitués assis sur une chaise lisent leur journal à l’ombre des tilleuls.

Il faut beaucoup d’imagination pour s’imaginer en belle dame d’antan, apercevant le petit Louis XIV seul dans le grand jardin, oublié de tous et qui tombe dans le grand bassin où il faillit se noyer, comme le raconte Saint Simon, ou venue admirer le magnifique feu d’artifice donné rue Saint Honoré en 1645, que la Reine Anne regardait depuis son balcon et la fête fastueuse donnée à l’occasion du mariage de Marie Louise de Gonzague, fille du Duc de Nevers avec le Roi de Pologne, Vladislas II. Trois jours consécutifs de bals et de réjouissances, de soupers, de spectacles. Le buffet avait été dressé sur la scène. Ce soir là, Louis qui avait alors sept ans, ravi tous les cœurs. Le futur Roi Soleil « avec la grâce qui reluit dans toutes ses actions,  prit la main de la reine de Pologne et la mena sur le théâtre… puis retourna s’asseoir auprès de son petit frère, le Duc d’Anjou, pour regarder les danseurs avant de les rejoindre…le Roi pour la seconde fois prit M. le duc d’Anjou avec une telle adresse que chacun fut ravi de voir tant de gentillesse entre ces deux princes ». 

Devenu Roi, il aimait donner des fêtes dans le jardin du Palais Royal, bien qu’il habita plus volontiers le Louvre que le Palais Richelieu, se rappelant qu’il avait dû fuir enfant ce palais souricière alors que les Frondeurs en voulaient à sa vie. En 1656 il y donna de brillants carrousels, tournois exécutés par des cavaliers formant des quadrilles, que seul de nos jours le grand cavalier Bartabas* pourrait encore nous offrir en spectacle.

Louis XIV était passionné de théâtre, de musique et de ballet.  Le siècle classique et les deux siècles qui suivirent, furent ceux qui donnèrent aux arts de la scène une place majeure représentés par le théâtre, l’opéra et le ballet. Ils sont aussi ceux de nos plus grands dramaturges, Corneille Racine et Molière au XVIIe, puis Marivaux, Diderot et Beaumarchais au XVIIIe, enfin au XIXe siècle Musset, Hugo, Labiche et Feydeau , tous représentés sur la scène du théâtre du Palais Royal.

Un regain de vie anima le Palais Royal quand il devint la propriété des Orléans après que Louis XIV en eut fait don à son frère. Quatre générations complétèrent, modifièrent et embellirent ce qui s’était appelé le Palais Cardinal ou Palais Richelieu en hommage à celui qui l’avait fait édifié puis Palais Royal quand Anne d’Autriche et ses fils y vinrent vivre.

Des incendies détruisirent maintes fois parties de cette superbe bâtisse, un petit opéra sous Richelieu et en 1763 le théâtre où Molière, Lully et Rameau s’étaient produits, en juin 1781 l’opéra brûla de nouveau, en 1848 les insurgés pillèrent, saccagèrent, incendièrent le Palais.

Vers 1780, Victor Louis qui avait construit le théâtre de Bordeaux fut chargé d’édifier un théâtre digne de l’époque, plus spacieux, situé cette fois à l’ouest du Palais, c’est notre actuelle Comédie-Française ou Théâtre Français.

Achevé, modifié, amélioré, embelli par ses différents occupants, c’est Philippe II d’Orléans, neveu de Louis XIV, futur Régent pendant la minorité de Louis XV,  qui enrichira le plus le Palais Royal, le dotant d’une étonnante collection d’œuvres d’art de plus de deux cents œuvres  des plus grands peintres, que vendra son descendant Philippe Égalité, le régicide qui avait voté la mort du Roi son cousin Louis XVI et que l’on peut aujourd’hui admirer dans les grands musées d’Europe.

Les révolutionnaires ne lui en furent pas reconnaissants. Il fut arrêté dans son palais le 7 avril 1793 et décapité le 4 novembre de la même année.

Ce lieu prestigieux s’il en fut, connut pendant deux siècles les fêtes les plus joyeuses, les tenues vestimentaires les plus extravagantes, les représentations théâtrales les plus courues, réunions mondaines où pétillait l’esprit et régnaient raffinement, politesse, culture et érudition qui ne rimaient pas nécessairement avec préciosité chez les esprits les plus brillants des deux sexes, écrivains, poètes, artistes, fins politiques ou rusés courtisans.

Dispendieux et toujours à cours d’argent, Philippe Égalité fait construire entre 1781 et 1784 sur chacun des trois côtés autour du jardin et en empiétant sur celui-ci, trois corps de bâtiments, constitué chacun de soixante pavillons mitoyens, protégés par des arcades en plein cintre à l’italienne, sous lesquelles le promeneur ou le chaland peut à l’abri des intempéries se promener agréablement. Les pavillons ont un rez de chaussée loué en boutiques, surmonté d’un entresol puis d’un premier étage décoré autour des fenêtres, d’un attique et d’un second étage bordé d’une balustrade de pierre. Logis et boutiques mis en location furent source de revenus appréciable pour les caisses du Duc.

Les galeries de Montpensier, de Beaujolais et de Valois construites entourent agréablement le jardin, joignant au plaisir de la promenade, celui de des commerces et des cafés, très à la mode alors. Trois rues étroites avaient été percées autour des galeries. L’entreprise indisposa fort les propriétaires du voisinage, privés à la fois de luminosité dans leurs demeures et de la vue sur les jardins. Mais le Duc d’Orléans avait vu juste, désormais le Palais Royal devint le centre du Paris animé.

Nicolas Karamzine, grand voyageur, écrivain et journaliste russe, écrira : « Tout ce qu’on chercherait à Paris, on le trouve au Palais Royal ; on y pourrait passer sa vie, la vie la plus longue, dans un enchantement perpétuel, et dire en mourant : J’ai tout vu, tout connu ! »

En effet on y trouvait tout ce qui importait: vêtements élégants, mets délicats et livres nouveaux.

Mais c’est aussi là que se prépara la révolution. On y complotait. Philippe Égalité recevait tous ceux qui feront la révolution, francs-maçons, ennemis de la Monarchie de France et de l’étranger, tout ceux qui pouvaient provoquer le renversement  du régime en place, de son cousin le Roi.

C’est dans les cafés que s’écrivirent les pamphlets contre la Couronne, que les journalistes écrivaient leurs articles pour « le Père Duchesne », « l’Accusateur Public » ou « l’Ami du Peuple » qui attisaient si bien les haines. Les jardins résonnaient des harangues contre les souverains et des appels à la révolte proférés par des tribuns juchés sur des chaises.

Dans ce lieu où la police n’avait plus le droit d’entrer, les tripots et les bouges attiraient une faune douteuse, tire laine, sbires et malfrats. Dans un texte d’un contemporain, on peut lire : « Rendez-vous de tous les crocs, escrocs, filous, mauvais sujets dont abondait la capitale ».

Une fine pluie commence à tomber, ce n’est plus l’été pas encore l’automne. Les arbres hésitent à remplacer le sinople de leur feuillage par le mordoré. More doré. Mort dorée. Des mots en harmonie avec ce lieu de mémoire. 

Les chaises n’ont plus d’occupants, les moineaux effrontés sautillent en becquetant les dernières miettes d’un goûter.

Le portique à ciel ouvert de la Galerie d’Orléans  me rappelle-t-il dans le crépuscule une  colonnade palmyrienne ou quelque imitation de ruine comme on les aimait à l’époque de Marie-Antoinette ?

Les touristes ont fui les colonnes noires et blanches d’un conceptualiste plasticien sans génie qui rompent par leur répétition de moulages bicolores, maximalement minimalistes et réduplicatifs la subtile harmonie de l’architecture aux teintes de sable doré, avortons sans élan qui ont trouvé leur rôle, permettre aux touristes de reposer leurs articulations fatiguées, aux enfants de jouer à saute mouton, aux narcissiques d’y grimper pour s’y faire photographier.

Je leur tourne le dos, ouvrant mes bras aux façades de Lemercier, Contant d’Ivry, Victor Louis, drapé de pierres blondes, ruissellement  de sable doré dans les rayons du couchant, monumentale sculpture de pierre façonnée en palais autour d’un grand miroir d’eau à mosaïque devenu invisible.

Un vent glacial souffle soudain, nous sommes le 22 novembre 1787. Des silhouettes se dessinnent entre les arbres, j’aperçois un jeune lieutenant qui sort du théâtre des Italiens parmi la foule qui vient d’assister à une représentation dans ce théâtre construit par les soins de Richelieu où Molière et Lulli furent acclamés.  Son visage émacié, ses cheveux noirs, son allure frêle attirent mes regards. Il semble timide mais une présence indiscutable émane de lui.  Il s’appelle Bonaparte me dit le garçon du restaurant des Trois Frères Provençaux où il dîne parfois avec Barras. Je m’en souviendrai quelques années plus tard lorsqu’il s’appellera Napoléon.

J’entre au café glacier Corazza pour m’y réchauffer en buvant un moka. Le café est la boisson à la mode. Une jolie brune me fait un petit signe de main, elle déguste un sorbet, c’est Joséphine de Beauharnais, je m’assieds à sa table. Peut-être partira-elle à la Martinique auprès de sa famille me dit-elle. Je lui demande des nouvelles de Monsieur de Beauharnais. Oh sa réponse est vague ! On dit qu’il est souvent absent…On ne peut imaginer qu’il mourra guillotiné quelques années plus tard….Le lendemain, là où j’étais assise la veille, j’aperçois Bonaparte en compagnie du tragédien Talma.

Tiens c’est peut-être ici que Joséphine  et Napoléon se sont aperçus la première fois. 

Comme le temps passe. Nous sommes en 1789, « l’été pluvieux fait les cafés pleins ». Le Café de Foy est une « petite capitale d’agitation dans le royaume de l’agitation » disent les Goncourt. Camille Desmoulins y prépare son discours. Le 22 juillet  je me promène avec Chamfort, soudain nous apercevons horrifiés des énergumènes qui hurlent en promenant au bout d’une pique la tête de Foulon, administrateur de l’armée. Chamfort me dit « rentrez chez vous, vous êtes en danger et quittez Paris quand il en est encore temps ».

Le rêve s’achève.

Deux siècles plus tard, j’ai rangé ma robe « en Gaulle », dite chemise à la Reine,  de soie blanche et ma ceinture d’organdi brodé dans mes souvenirs, j’ai enfilé une robe de satin champagne pour visiter les quelques boutiques des galeries de 2021.  La mode c’est aujourd’hui Rick Owens, Stella Mac Cartney ou Acne Studio, les parfums sont de Serge Lutens dans son étonnante boutique tout de noir vêtue, les chaussures de Pierre Hardy ou de Manolo Blahnik, la maroquinerie de Delvaux, la Galerie d’Art Joyce, la Maison Fabre offre des gants en cuir et des masques de même matière, peut être pour un remake de « Eyes Wide Shut », les accessoires de Jérôme Dreyfus, la Haute Couture la plus subtile est de Sophie Hong.

Et après, où aller…Au Café Kitsune, au Palais Royal Restaurant ou au Grand Véfour…  Il faudra revenir, il y a  de quoi se raconter ici mille et une nuits de rêve.

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